samedi 18 novembre 2017

Sur mes pas en danse: La "Fluidité du genre" et du propos chorégraphique

Il y a de ces coïncidences qui ne semblent pas en être. Mes pas m'amenant assister à la présentation de "Fluidité du genre" programme double présenté par Tangente dont le sous-titre est "Du stéréotype à l'icône: transcender les masculinités", je lisais le plus récent livre de Martine Delvaux, "Le monde est à toi". Juste avant d'arriver, j'en étais rendu au passage (page 63) " Je ne refuse pas l'identité qui est collée sur mon corps, qui correspond aux organes génitaux avec lesquels je suis née, ce genre qu'on dit féminin. Pourtant, je ne dirais jamais, comme pour l'affirmer: Je suis une femme.". Ainsi donc, dans les minutes qui ont suivi, Manuel Schink dans "La mécanique des dessous" et Sébastien Provencher avec "Chidren of Chemistry" me proposaient leur version chorégraphique fort éloquente et réussie aussi, de la perspective masculine de ce passage.

En première partie, Manuel Schink (chorégrape et interprète) nous apparaît de noir vêtu. Ses apparats sont simples, mais dissimulent d'abord une personne qui, par ses longs cheveux d'abord montre un son côté féminin. Vient ensuite la "présentation" de sa barbe et de son torse bien poilu. La nature double ou "queer" du personnage est rapidement bien campée. Par la suite, j'y ai vu une intéressante réflexion sur les attributs corporels ou vestimentaires tout au long des métamorphoses présentées, colorées de noir, de blanc et de rouge. Impossible de rester insensible à cet audace tout au long de son cheminement. Pour ceux et celles qui veulent tracer une frontière sur l'identité sexuelle d'un homme ou d'une femme, il nous force à reconsidérer notre position de qui sommes-nous vraiment. À cet démonstration, j'ai été fort sensible et interpellé aussi.

                                         Photo de Juanel Casseus

Après une pause fort appropriée, nous revenons dans la salle, reprendre notre place pour découvrir "Children of Chemistry" de Sébastien Provencher avec Miguel Anguiano, Jean-Benoit Labrecque, Louis-Elyan Martin, Alexandre Martin et Simon Renaud. De mon côté, je redécouvrais cette oeuvre que j'avais vu sur une scène extérieure, il y a un peu plus d'un an au Festival Quartier-Danse. Avec des relents de souvenirs encore présents de cette chorégraphie sur l'identité sexuelle déclinée au pluriel, comme je l'avais écrit à l'époque, j'étais bien curieux de connaître dans quelle direction le chorégraphe avait fait évoluer son propos pour cette présentation en salle. Il est facile de constater que dans cette version actualisée et bonifiée, la trame de base est conservée, mais que le propos lui s'est développé et est rendu encore plus audacieusement.

                                         Photo de Justine Latour

Nous avons d'abord droit à une entrée en la matière toute empreinte d'un doux immobilisme avec les cinq interprètes habillés différemment de blanc et de beige. Les différences sont notables mais seulement pour celui et celle qui y porte attention. L'affirmation de chacun se fait doucement, en harmonie d'abord, mais peu à peu ils se désolidarisent et se particularisent. La suite montre sur un tableau "Cat walk", les différents aspects de nos personnalités, avouées ou non, jusqu'au dévoilement total de ce que nous sommes. Il y a aussi cette masculinité, qui s'exprime par la compétition et l'émulation dans le groupe. Au final, de ces différences, de nos différences d'homme, il en reste un aspect commun de la nature toute autant masculine qu'humaine que le chorégraphe nous transpose fort bien dans le dernier tableau. Un Big Bang initial qui nous amène inévitablement à un Big Crunch dans lequel les différences s'amalgament.

Voilà deux propositions danse audacieuses qui permettent aux spectateurs qui sauront faire les pas devant de se faire rappeler que les différences et les similitudes ne sont pas seulement celles que les chromosomes nous donnent. Et que nos attributs masculins ne sont qu'un aspect de ce que nous sommes, fondamentalement. Et quiconque en doute, devrait assister à la "Fluidité des genres".

lundi 13 novembre 2017

Sur mes pas en danse: Une Passerelle 840 intéressante

Il y a bien longtemps, trop même, que mes pas m'avaient amené vers une Passerelle 840 qui nous propose des expérimentations, les premiers pas, des étudiantes du département de danse de l'UQAM. Et même la dernière fois, assez lointaine, mes pas n'avaient pas conduit à un suivi écrit de la chose. Cette fois, je m'y mets et voici quelques impressions des trois courtes oeuvres au programme de ce collectif 841.

Juste avant, une peu de nostalgie pour regretter la piscine-théâtre qui avec ses passerelles sur le côté et son nom représentait bien le plongeon de ces jeunes dans la création pour nous éclabousser. Mais la piscine-théâtre n'est pas aux normes et le tout se fait maintenant dans la salle du premier étage, jadis occupé par Tangente. La salle est tout en longueur avec un plancher tout en bois avec des chaises sont presqu'un sacrilège dans cet endroit qui est surtout un lieu de création. Pour la dernière présentation, les spectateurs sont nombreux et discutent fort autour de moi, le "vieux de la place". Le temps de la présentation est arrivé et après les présentations d'usage, "Envoûtantes arabesques" de et avec Victoria Juillet accompagnée par Desneiges Thomas Groulx et Rachel Carignan. Avec en arrière plan, des magnifiques paysages espagnols, les interprètes se présentent à nous. De ces moments, j'en retiens d'abord des mouvements dans lesquels les bras étaient fort bien utilisés et aussi et surtout l'utilisation des projections de leurs ombres sur l'écran qui les mettaient ici mais aussi là dans ces lieux. Première oeuvre fort bien réussie.

Suivait, juste après "Tombe en moi" de et avec Julie Villeneuve. Le texte de présentation débute par "Je tombe quand j'ai les yeux fermés" et se termine par "Enjoy my pain". C'est sur la musique et avec un vidéo-clip projeté que le tout débute. Impossible pour moi, de rester insensible au contraste des images d'une belle femme blanche à demi habillée et de ce chanteur noir en première partie, pendant que sur scène s'exprimait la souffrance par des tombées et une chorégraphie fortement acrobatique. La projection cesse, une nouvelle chanson arrive mais les gestes visent encore plus juste. Selon moi, cette deuxième partie est particulièrement réussie et mériterait que la chorégraphe lui donne plus d'importance.

Pour compléter le programme, "Un mot toute seul comme "echo" ou "resonance" de Catherine Pelletier-Voyer avec Marie Cordey, Camille Demers-Paquin, Malina Fürhoff, Stéphanie Leclair, Zoé-Claude St-Jean McManus. Voilà une oeuvre déroutante (ce que en fait une de ses qualités), qui débute par l'arrivée des interprètes qui dansent jusqu'à l'arrivée d'une autre (Marie Cordey) qui de sa voix toute aussi belle que puissante influe sur le cours des choses. Mais tout à coup, il y a un bris du cours des choses et l'une d'elle part à rire ce qui entraîne les autres dans une immobilité rieuse, déstabilisante pour le spectateur que je suis. Et puis tout à coup, la chorégraphie reprend ses droits avec des relations entre femmes déclinées en mouvement, parfois colorés par la voix riche de l'une d'elle jusqu'à la fin.

Au final, trois oeuvres avec des qualités fort prometteuses pour la suite qui me fait aussi regretter que les prochaines Passerelles de cet automne lors des deux prochaines semaines, je les raterai.

                                                    Tirée du site de la Faculté de danse de l'UQAM

dimanche 12 novembre 2017

Sur mes pas imprévus au cinéma: "Alice un suspense à la verticale", court, mais satisfaisant

Mes pas en ce dimanche après-midi m'amenaient et me ramenaient d'une sortie danse (sur laquelle je reviendrai), avec un détour, vers une sortie cinéma (court-métrage), gracieuseté (donc gratuite) du RIDM. La proposition était toute aussi courte, une dizaine de minutes, que prometteuse et mettait sur "écran" une de mes "Intimistes", Patricia Rivas, ainsi que Sorya Nguon et Chloe Luchs T, ce qui la rendait incontournable. "Alice un suspense à la verticale" de Claude Bastien était présenté dans les anciens locaux de l'ONF, maintenant ceux de l'UQAM, rue St-Denis.

                                          Photos tirées du site de Claude Bastien

http://www.claudebastien.com/alice-un-suspense-la-verticale/

J'arrive donc à l'adresse indiquée et je suis amené devant un ascenseur, point de départ de mon visionnement. Nous serons trois spectateurs avec la réalisatrice, Claude Bastien, à prendre place dans l'ascenceur pour découvrir cette oeuvre qui se décline, au propre comme au figuré, sur trois étages. Au premier étage, nous découvrons une jeune femme dans sa salle de bain dans un appartement "bordélique". Les portes se ferment et nous allons au deuxième étage. Les portes s'ouvrent face encore une fois face à une salle de bain bien ordonnée, cette fois, dans laquelle une jeune femme tout en parlant dans son cellulaire, entreprend de se "faire belles jambes". Mais là, ne se termine pas notre périple. Un étage plus haut, la douche est l'objectif de cette autre femme, mais, une fois rendue, le destin est tout autre. La "faucheuse" ayant accompli sa tâche, nous revenons, encore une fois au propre autant qu'au figuré au premier étage en revoyant les préoccupations de ces femmes en bas. Le tout ne dure qu'une dizaine de minutes avec quelques difficultés techniques, mais l'impression elle, est persistante et très positive. Je me souviens encore, grâce à Tangente, d'une proposition danse fort bien réussie qui m'amenait dans un monte-charge d'un étage à l'autre à découvrir une prestation. Maintenant, je rajoute à mon palmarès de spectateur, celle de cet ascenseur qui m'a rendu témoin, tout autant satisfait que coupable, d'un crime.

Sur mes pas en danse:"Major Motion Picture", de la danse comme sur grand écran.

Moi, qui comme spectateur, me sent parfois un peu coupable de préférer la danse au cinéma, au théâtre ou à la chanson, la proposition de l'Agora de la danse "faisait baisser un peu la pression".

À l'affiche, "Major Motion Picture" de David Raymond et Tiffany Tregarthen dont le synopsis, présenté dans le programme, annonçait fort justement ce que j'ai vu, soit "Un cinéma conflictuel/le bien et le mal se dissolvent/nous jouons tous des rôles/les rebondissements émergent de la noirceur".

                                          Photo de Michelle Doucette tirée du site du journal Le Devoir

Me voici donc bien assis première rangée pour voir cet amalgame danse-cinéma dans une salle fort bien pourvue de spectateurs en ce samedi après-midi. La lumière se fait discrète jusqu'à se faire absente, laissant toute la place à celle qui, au micro, nous invite à aller de l'avant pour notre satisfaction. S'en suit l'arrivée de personnages aux personnalités changeantes pour lesquels, il nous est impossible de tracer une ligne claire entre le bien et le mal, comme dans les romans de Raymond Chandler ou Jim Thompson (encore présents dans mes souvenirs de lecteur). Cette ligne floue et surtout très variable qui m'a permis, plus jeune, de "briser certaines de mes certitudes", je l'ai revue sur scène, rehaussée par le contrejour. D'autant plus que la caméra débusquait pour nous les imposteurs ou les "retourneurs de veste" dans les coulisses. De ces moments de danse fort éloquents, je les dois aux prestations toutes aussi éloquentes que brillantes des interprètes Peter Chu, Isak Enquist, Elya Grant, Emmanuelle LePhan, David Raymond, Renee Sigouin et Tiffany Tregarthen.

Mais aussi et surtout, l'impression de voir des choses inédites. Des façons de présenter, jamais vues pour moi jusqu'à maintenant. Ce personnage mystérieux et menaçant qui revient, habilement incarné par trois interprètes sous cette veste ou ce visage incarné par les gestes des interprètes. Dans cette pénombre ou dans ce contrejour, les gestes rayonnent et irradient la contradiction du bien et du mal. Les gestes captivent et moi, mon attention ne peut s'en échapper. Il y a aussi ces projecteurs et cette caméra qui tentent de nous débusquer, comme spectateurs, "Big brother in action" ou tous peuvent être coupables. Jusqu'à la fin de la présentation, dans un tableau fort percutant et touchant dans lequel cette interprète qui, avec ses jambes et ce veston omniprésent, incarne un face à face tout à fait crédible qui évolue de façon fort surprenante.

De cette oeuvre qui vient de loin (de Vancouver B.C.), elle me laissera une marque de "pas" profonde, mais surtout indélibile. Une oeuvre qui permet, selon moi, aux amateurs de danse ou de cinéma de retrouver sur scène de quoi les satisfaire.

lundi 6 novembre 2017

Sur mes pas dans "mes" Maisons de la Culture: De la danse, de la poésie, de la musique et du théâtre pour changer le monde

Qui pourrait douter que nous en sommes rendus à une époque effervescente de perturbations qui met sur la place publique le requestionnement de certaines de nos certitudes ? Les relations des hommes et des femmes dans le monde d'aujourd'hui sont au coeur de l'actualité. Mes deux plus récentes sorties dans les maisons de la Culture de mon arrondissement en étaient de belles illustrations. La première étant le requestionnement de la place de la femme dans les rôles convenus, "formatés" et surtout asservis, avec "Les Oracles". La deuxième, "Ton corps t'appartient-il ?" portait en requestionnant l'importance et l'omniprésence de notre apparence, celui des femmes surtout, dans la vie.

Deux sorties de formes assez différentes, danse, vidéo, musique et textes pour la première, théâtre pour la deuxième. Mais deux oeuvres toutes aussi intéressantes et percutantes. Commençons par la première.

                                          Photo tirée du site internet de Rhizome

Dans la (trop) grande salle du "Patro Le Prévost", "Les Oracles" nous proposaient une performance in(ter)disciplinaire (avec une utilisation des parenthèses comme je les aime avec le sens double amené) comme décrit par "Rhizome" et "Transcultures", producteurs de cette création. La scène est trop loin et aussi trop haute, mais pour peu que l'on concentre son attention sur les propos de Catrine Godin et Martine Delvaux et les gestes de Marilyn Daoust, accompagnées par Philippe Franck à l'atmosphère musical, le message interpelle. Autant dans le "Chapitre I : Percées" que dans le "Chapitre II : Prototype n°1", l'homme que je suis ne peut rester impassible à ce qu'on lui présente. Il serait plus juste de dire "frappé" par le propos qui appuie l'actualité qui jour après jour nous révèle les côtés sombres de la nature humaine (et masculine). Si l'oracle est un personnage mythique de genre masculin qui apporte des réponses aux sens "flexibles", rien de tel dans cette oeuvre. Les oracles sont féminins et la place de la femme dans leur affirmation est transcendant. Pas nécessaire de bien saisir le sens de chacun des mots pour bien ressentir. Dans "Prototype n°1", les mots projetés sur grand écran sont incarnés par une chorégraphie de cette femme "blonde" (Marylin Daoust) qui se débat furieusement face à ses stéréotypes persistants de "fille en série", dixit Martine Delvaux. Le personnage ressort vidée (et l'interprète aussi, j'en suis certain) de son combat qui se termine en laissant derrière elle, sa perruque blonde. Rien cependant qui indique que la guerre est gagnée, mais le combat continu, voilà l'extrapolation logique de ce dyptique qui mériterait bien une suite, mais aussi une discussion avec le public après la présentation.

Le lendemain, dans la (petite) Salle de diffusion de Parc-Extension, nous avons eu droit à la présentation de la pièce "Ton corps t'appartient-il ?" de la compagnie "Minuit moins une Théâtre, avec sur scène Arnaud Doiron-Barbant, Sandrine Quynh, Célia Laguitton et Benoît Patterson. Finaliste, bien méritée, du concours "Parcours scène" de mon arrondissement, cette pièce vise, tel que le mentionne le feuillet, à toucher et ébranler le public, l'inciter à la réflexion et à la prise de position." Et pour cela, elle vise juste.

                                                    Affiche tirée du site de la Ville de Montréal

C'est en revenant dans le temps avec un extrait de "Mais n'te promène donc pas toute nue !" de George Feydeau (écrite en 1911) que la pièce débute. De cette femme qui se promène dans sa maison devant son enfant en "tenue légère", le mari n'arrive pas à installer son autorité et "sauver" son honneur (à lui) pour la faire se "rhabiller". Une fois, cette introduction historique qui met bien la table, la suite sera composée d'une série de tableaux qui fera rire (parfois jaune) sur des problématiques toujours actuelles et pertinentes de ce corps qui est le nôtre, mais qui appartient souvent plus à ceux qui le regardent. Donc, pour répondre à la grande question, "à qui appartient vraiment notre corps ?", il y a cette femme qui réalise que son "cul" est pour les autres et que elle, il échappera toujours à sa vue. Ou cette jeune femme qui a toujours 27 ans et que pour y arriver, y met les moyens de liposuccions à des abdominoplasties en passant par l'incontournable augmentation mammaire et qui "grâce" à son psychothérapeute sera dans "quelques années" sans défauts. Une des qualités de ce tableau est d'avoir présenté cette "jeune" femme par un homme.

Certains tableaux sont plus dramatiques, tels que celui de ce couple qui "contourne" une autre maternité pour assurer leur "si bon confort". De ce court échange, aux enjeux actuels, impossible de ne pas être interpellé. Et le tout se termine avec un rappel que notre corps (avec les cuisses qui portent le propos mis de l'avant dans ce tableau) garde en mémoire toutes nos expériences passées pour aller de l'avant. Une pièce qui met scène, fort habilement des enjeux fort actuels et qui mériterait qu'elle soit présentée devant un public de jeunes pour les sensibiliser à certaines réalités de leur corps. Et comme les artisans le souhaitent, il faudrait faire de cette pièce, avec son titre fort pertinent, un déclencheur de discussions parce qu'elle en possède tous les ingrédients. Une sortie à faire et des dates pour cela, le 20, 21, 27 et 28 novembre prochain au Bain Mathieu.

jeudi 2 novembre 2017

Sur mes pas en danse: Un "Grand Finale" qui se percute en nous

Si je fais très souvent des rencontres "danse" marquantes sur nos scènes montréalaises, il arrive que certaines soient particulièrement spectaculaires sur le "fond", comme sur la "forme". Et "Grand Finale" de la Hofesh Shechter Company est une de ces rencontres. Avec une armada sur scène de dix  danseurs et de six musiciens (en constant déplacement), le chorégraphe Hofesh Schechter nous entraîne à la suite de sa brigade dans un retour dans le temps et des deux grandes guerres. Certains pourraient ne pas être d'accord avec ma vision de l'oeuvre, mais, c'est avec la bénédiction du chorégraphe que je la maintiens. En effet, comme il le mentionne dans le feuillet de la soirée, "Quand quelqu'un est assis et regarde la performance, il s'agit de ce qui se passe dans sa tête, l'état dans lequel il se trouve. Peu importe qu'il soit dans la bonne interprétation.", j'en ai fait la mienne.

                                         Photo tirée du site de Danse Danse

Première partie, sur puissant fond musical en appui, sur scène, on perçoit la guerre au loin qui se rapproche. Les choses se corsent, les repères bougent, incarnés par de grands panneaux qui se déplacent par des forces invisibles. La guerre se présente produisant les corps inertes (fort bien employés pour le propos), soutenus ou déplacés par l'autre. Avec de brillants éclairages, manoeuvrant dans l'ombre, les aspects sombres des évènements, le chorégraphe nous entraîne dans une suite de moments fort puissants et surtout évocateurs, Comment rester indifférent face à ces êtres "la bouche grande ouverte" ? Mais de cette première grande guerre, il y aura une fin et une pause qui y est associée.

Au début de celle-ci, un homme inerte est mis sur une chaise accompagné par l'affiche "fait main" sur laquelle on peut lire "Entracte", qui sera "enlevé" pour être remplacé plus tard par un corps tout aussi inerte, face contre terre accompagné par une affiche "Karma". Viendront devant le rideau fermé, l'ensemble de musique qui distrait le bon peuple, l'entraînant même à chanter et taper des mains, les "années folles" quoi. Jusqu'à ce que les "choses sérieuses", la deuxième guerre mondiale les surprenne et les chasse, nous entraînant dans la deuxième partie de la soirée. Avec toujours ses zones d'ombre et ses pertes de repère et déplaçant de la partie civile aux zones de combat, le chorégraphe poursuit son travail en zone de chaos. Mais, il nous fait le privilège de nous laisser sur un dernier tableau tout encadré, déclinés en courtes images dont la dernière s'ouvre devant vers l'espoir.

Une oeuvre forte, interprétée fort brillamment qui nous fait voyager et espérer, voilà ce que Hofesh Shechter nous propose en ce début de saison froide et en des temps fort incertains.

Sur mes pas en danse: "Vice Versa" et "Serpentine" quand la "femme" s'expose !

C'est une soirée comme les autres, sinon que les petits (et plus grands aussi) monstres envahissaient nos rues en ce dernier jour d'octobre. Si les monstres rencontrés en chemin étaient assez peu perturbants, il n'en était pas de même du propos qui nous sera présenté pour le programme double à l'Usine C, avec "Vice Versa" de la Cie Mossoux-Bonté (la chorégraphe Nicole Mossoux et le metteur en scène Patrick Bonté) et ensuite "Serpentine" de Daina Ashbee. Une soirée en deux temps, aux tons différents mais sur un propos commun, celle de la violence au féminin.

                                         Photo de Mikha Wajnrych tirèe du site de l'Usine C

D'abord, tout subtilement et douceur, deux femmes ( Frauke Mariën et Shantala Pèpe) nous apparaissent tout au loin (au fond de la scène de la grande salle). Et c'est d'abord de là, au chant ou plutôt de la complainte médiévale, "Les anneaux de Marianson", interprétée par Michel Faubert qu'elles se mettent en mouvement avec des gestes harmonieux, tout en phase. Puis, peu à peu, subtilement, elles s'approchent de nous et de moi, tout proche, assis au milieu de la première rangée. Et de leurs mouvements me captivent, me permettant difficilement de porter attention au sort de l'héroïne de la complainte. De ce couloir lumineux, tout à coup, elles s'en écartent, comme si le destin défaillait et que sur scène la libération de la "belle" se faisait. Mais c'est ensemble et en phase qu'elles termineront ce moment.

Au final, un trop court moment durant lequel la douceur du gestes rehaussait la dureté du propos, démontrant que l'on peut se rendre à notre intellect comme le présentait Aristote, "rien n'est dans l'intellect qui n'ait été d'abord dans la sensation". Et cette "sensation" fût fort efficace, comme la suite de cette soirée le sera d'ailleurs. 

Après les applaudissements mérités et invitation à quitter la salle, nous attendons la suite à l'extérieur. 

Le spectateur informé sait déjà que la prochaine oeuvre, "Serpentine" de Daina Ashbee sera constituée de trois répétitions de la même performance. En entrant, il est informé qu'il doit prendre place assis par terre ou assis sur une chaise ou debout derrière ces mêmes chaises, tout autour d'une allée enduite d'huile, sans évidemment y mettre les pieds. Et s'il quitte durant la présentation, il devra le faire de façon discrète. Je prends donc place prudemment sur une chaise et découvre au bout de cette allée, le corps replié, face à terre, d'une femme nue (Areli Moran, impressionnate). Une fois, la foule nombreuse correctement installée et le silence obtenu, nous découvrons que cette femme peut bouger, d'abord de façon subtile dans le silence le plus complet. Et tout à coup, la musique d'un orgue se fait entendre, colorant le moment d'une chape de rituel. Et presque toujours face contre terre, cette femme avance. Sa démarche semble difficile, douloureuse, jusqu'à devenir insoutenable, pour elle et  pour nous, au point de se faire violence. Une fois son "chemin de croix" complété, elle se redresse, nous permettant de reprendre notre souffle. Et tout prudemment, le premier cycle terminé, elle revient à l'endroit initial où, nous l'avons découvert. Le premier cycle complété, c'est un tiers de la salle qui quitte. Cette oeuvre a beau être annoncée comme la répétition d'un même tableau, il en reste que la seule façon de le savoir est de rester et c'est ce que je fais. Parce qu'un corps qui souffre, qui s'offre et surtout qui offre sa souffrance mérite qu'on la suive jusqu'au bout et surtout dans les nuances qu'il nous montrera. Et des nuances, il y en aura, que ce soit de ces mouvements de violence encore plus importants ou des sons qu'elle émet durant. Il y aura aussi une sédimentation de nos couches d'inconfort que seule la répétition peut amener. Et de cette compréhension de la douleur amenée par cette violence faite aux femmes, je recite Aristote, "rien n'est dans l'intellect qui n'ait été d'abord dans la sensation". 

                                         Photo d'Adrian Morillo tiré du site de l'Usine C

Une fois la deuxième fois complétée avec ces nuances, un tiers des spectateurs restant quitte à son tour, laissant l'espace encore intime pour cette troisième fois qui pour moi, a résonné plus fort, parce qu'une fois la surprise de la découverte passée, il m'a été possible d'entrer en communion (terme, je le concède est un peu exagéré, mais le plus proche de ce que j'ai ressenti durant ces derniers moments) avec cette femme sans défense, contre elle-même surtout.

Une fois terminé, discrètement, elle quitte la salle, suivie par la chorégraphe et sans jamais revoir, ni l'une, ni l'autre, les applaudissements, cataplasmes imparfaits pour les spectateurs écorchés eux aussi, se font entendre. Je suis d'opinion que cette oeuvre se doit d'être vue en entier pour que résonne en nous ce message. 

Avec "Serpentine", Daina Ashbee peaufine, tout en simplicité et en efficacité, son exploration de l'univers féminin exposé à une violence qui devrait nous interpeller. Et elle mérite toute notre attention.